Page:Walter - Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4, 1749.djvu/113

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main, entre une et deux heures du matin, nous faisions cours vers le Nord, lorsque le tems qui avoit été fort embrumé, venant à s’éclaircir l’Anne fit signal qu’elle découvroit terre à son avant. Elle n’en étoit qu’à deux milles, et nous fumes dans la plus terrible appréhension d’aller échouer sur cette Côte : effectivement pas un de nos Vaisseaux ne l’eût échappé si le vent avoit soufflé du rumb acoutumé avec la violence ordinaire, ou que la Lune ne se fût pas découverte soudainement. Mais le vent qui peu d’heures auparavant venoit par bouffées violentes du S. O., ayant heureusement sauté à l’О. N. O., nous permit de porter au Sud et de nous dérober à ce malheur imprévu. A midi nous avions gagné le large de près de vingt lieues.

Par la Latitude de cette Terre nous jugeames que c’étoit une partie de la Terre de Feu, peu éloignée du débouquement Méridional du Détroit de Magellan, marqué dans la Carte de Frézier ; et nous crumes que c’étoit la pointe qui y est appellée le Cap Noir. Il est fort étonnant que les Courans nous ayent autant jettés à l’Est ; toutes nos estimes nous faisoient à plus de dix degrés à l’Ouest de cette terre, et au lieu des dix-neuf degrés de Longitude que nous croyions avoir courus, il se trouvoit que nous n’en avions pas fait la moitié. Ainsi au soulagement, que nous promettoient un Climat plus doux et des mers tranquilles, fut substituée l’obligation de nous rapprocher du Pôle, et de luter encore contre ces terribles vents d’Ouest, dont nous avions tant éprouvé la fureur ; et cela dans le tems que les maladies nous gagnoient ; que la mortalité s’augmentoit de jour en jour раrmi nous ; et que les dégouts d’une longue et rude Navigation, et l’abattement causé par le dernier contretems, nous rendoient moins capables que jamais de supporter les nouveaux travaux qui nous paroissoient inévitables. Ajoutez que pour dernier découragement notre Escadre étoit fort diminuée ; il y avoit déjà trois jours que nous avions perdu de vue la Séverne et la Perle avoit disparu depuis le matin. Quoique nous eussions étendu le reste de notre Escadre et croisé pendant quelque tems pour les chercher, nous ne revimes plus ces Vaisseaux, et nous craignimes qu’ils n’eussent approché de terre pendant la nuit, et que moins favorisés que nous par le vent et par la Lune, ils n’eussent fait naufrage sur cette Côte. Pleins de ces tristes idées, qui nous en présageoient de plus tristes encore pour l’avenir, nous courumes au S. O., préparés par notre dernier contretems, à trouver que les efforts, que nous allions faire pour gagner à l’Ouest, et surmonter le Courant qui nous entrainoit à l’Est, seroient probablement insuffisant.