Page:Walter - Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4, 1749.djvu/306

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savent que ce sont-là des Exploits des Pizarres. Les Chiliens de leur côté n’ignorent pas que ce sont les Lieutenans du prémier de ces Conquérans qui ont attenté à leur liberté, et réduit leur Nation à la nécessité de soutenir une cruelle guerre, de plus de cent ans, pour le maintien de son indépendance.

Il ne faut pas croire que le tems ait affoibli chez ces Peuples, la mémoire de ces évènemens tragiques. Tous ceux qui les ont fréquentés, savent que toutes leurs solemnités sont accompagnées de spectacles, destinés à leur rappeller l’idée de leur ancienne grandeur et de leurs malheurs. Ils assistent à ces représentations avec des transports de regret et de fureur, qui ne marquent que trop, qu’ils ne respirent qu’après les occasions de recouvrer leur liberté, et de se venger de leurs tyrans. Les Gouverneurs Espagnols sont parfaitement au fait de cette disposition des Amériquains, et ils craignoient si bien un soulèvement général, vers le tems de notre arrivée dans ces Mers, qu’ils employèrent tous leurs soins à tranquiliser les plus fières de ces Nations, et à les empêcher de prendre immédiatement les armes. Le Président du Сhili, en particulier, caressa beaucoup les Araucos et les autres Peuples du Chili, fit de grands présens à leurs Chefs, et par-là en obtint une prolongation de Trêve, pour deux ans, à des conditions fort avantageuses pour eux. Cependant la Négociation n’étoit pas encore conclue, dans le tems où nous aurions naturellement dû être arrivés dans la Mer du Sud ; et quand elle l’auroit été la haine de ces Peuples pour les Espagnols est si invétérée, qu’il eût été impossible à leurs Chefs mêmes de les empêcher de se joindre à nous.

Nous aurions trouvé toutes les Côtes dénuées de Troupes, et dépourvues d’Armes. Nous savons, à n’en pouvoir douter, que dans tout le Royaume de Chili, il n’y avoit pas trois cens Armes à feu, et la plupart vieux Mousquets. Les Indiens étoient tout prêts à se révolter, et les Espagnols disposés à la mutinerie : les Gouverneurs aigris les uns contre les autres, et en humeur de se réjouir des disgraces de leurs Antagonistes. En même tems, nous nous serions trouvés au nombre de deux milles Hommes, en bon état, bien armés ; et par-dessus tout réunis sous l’autorité d’un Chef, dont le courage est à l’épreuve d’une suite continuelle de malheurs extraordinaires, et dont la prudence eût pu résister aux plus heureux succès : qui роssède à un point éminent les deux qualités les plus nécessaires dans une entreprise telle qu’étoit la nôtre, l’art de maintenir son autorité, et le talent de gagner le cœur de ses Gens.