commis une première fois dans l’amertume, se renouvelle mainte fois dans l’allégresse.
Il lui paraissait évident que, seule, la méthode expérimentale le conduirait à l’analyse scientifique des passions ; et Dorian Gray était vraiment le sujet rêvé ; il semblait promettre d’abondants et précieux résultats. Sa folle et brusque passion pour Sibyl Vane constituait un phénomène psychologique d’un haut intérêt. Sans doute la curiosité y entrait-elle pour beaucoup, la curiosité et le désir de sensations nouvelles ; ce n’était point une passion simple, mais, au contraire, des plus complexes. Ce que l’adolescence y versait d’instinctive sensualité s’était transformé par un travail de l’imagination et métamorphosé jusqu’à paraître au jeune homme lui-même étranger aux sens ; et le danger n’en était que plus grand. Ce sont en effet les passions dont nous méconnaissons l’origine qui nous tyrannisent le plus. Et les influences qui s’exercent sur nous avec le moins de force sont celles dont nous saisissons la nature. Que de fois il arrive qu’en croyant expérimenter sur autrui, nous expérimentons en réalité sur nous-mêmes.
Lord Henry fut tiré de cette longue rêverie par un coup frappé à la porte. Son valet venait le prévenir qu’il était temps de s’habiller pour le dîner. Il se leva et regarda dans la rue. La magie d’un coucher de soleil avait embrasé d’or vermeil les plus hautes fenêtres des maisons d’en face. Les vitres brillaient comme les plaques d’un métal ardent. Là-haut, le ciel semblait une rose fanée. Lord Henry songea à son ami, à cette vie colorée