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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/119

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parole, la porte s’ouvrit et, en coup de vent, Sibyl entra.

— Quels airs graves vous avez tous les deux ! s’écria-t-elle. Eh ! que se passe-t-il ?

— Rien, répondit James. Il faut bien, j’imagine, être sérieux quelquefois. Au revoir, maman. Je dînerai à cinq heures. Tout est emballé, sauf mes chemises. Sois donc sans inquiétude.

— Au revoir, mon fils ! répondit-elle, avec un salut d’une solennité contrainte.

Elle était fort tourmentée du ton qu’il avait pris pour lui parler et, dans son regard, quelque chose lui avait fait peur.

— Un baiser, petite mère, fit Sibyl. Les jeunes lèvres en fleur se posèrent sur la joue flétrie, réchauffant sa pauvre chair glacée.

— Mon enfant, mon enfant ! cria Mme Vane, les yeux au plafond, en quête d’une galerie imaginaire.

— Viens, Sibyl ! appela le frère, impatienté. Il avait en horreur l’affectation théâtrale de sa mère.

Ils sortirent, et, dans une lumière dont les jeux vacillaient au vent, descendirent le morne Euston Road. Les passants toisaient ce garçon lourd et morose, mal pris dans ses habits grossiers, et s’étonnaient de le voir accompagner une jeune fille si jolie et si fine d’aspect. On eût dit un vulgaire jardinier se promenant avec une rose.

Jim fronçait les sourcils, chaque fois qu’il surprenait de ces regards inquisiteurs. Il avait cette horreur d’être dévisagé que le génie connaît sur le tard, et qui n’abandonne jamais le vulgaire. Sibyl, cependant, ne se doutait