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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/123

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théâtre ce soir ! Il sera là, et je jouerai Juliette. Oh ! comme je vais jouer ! Songe un peu, Jim : être amoureuse et jouer Juliette ! Le savoir là, tout près, et jouer pour son enchantement ! Je me demande si je ne vais pas effrayer l’assistance, l’effrayer ou la ravir. Aimer, c’est se surpasser. Cet exécrable et pauvre monsieur Isaacs va crier mon génie à tous les traînards de sa buvette. Il me prêchait déjà comme un dogme ; ce soir, je le sens, il m’annoncera comme une révélation. Et tout cela, c’est à lui que je le dois, à lui seul, mon Prince Charmant, mon magique amoureux, mon dieu de toutes grâces. Je suis bien pauvre à côté de lui. Pauvre ? Eh ! qu’importe ? Quand la pauvreté se faufile par la porte, d’un coup d’aile l’amour entre par la fenêtre. Qui donc rajeunira nos proverbes ? On les fit en hiver, et c’est maintenant l’été. Que dis-je ? C’est pour moi le printemps, une vraie farandole de fleurs dans le bleu du ciel.

James objecta, malveillant :

— C’est un gentleman !

— Un prince ! rectifia la voix musicale. Que te faut-il de plus ?

— Il fera de toi son esclave.

— Mais je frissonne à l’idée de rester libre.

— Je t’en prie, méfie-toi de lui.

— Le voir, c’est l’adorer ; le connaître, c’est lui donner sa foi.

— Sibyl, cet homme t’a rendue folle !

Elle se mit à rire et lui prit le bras :

— Mon bon vieux Jim, tu me sermonnes comme si tu avais cent ans. Ton tour viendra d’être amoureux. Ce