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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/124

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jour-là tu verras ce que c’est. Quitte-moi cet air maussade. Ne devrais-tu pas te réjouir en songeant que, malgré ton départ, tu vas me laisser plus heureuse que je ne fus jamais. La vie nous a été dure à tous deux, affreusement dure et difficile. Mais désormais, ce sera bien différent. Tu pars pour un nouveau monde, et moi j’ai découvert le mien… Voici deux chaises libres : asseyons-nous et regardons passer les gens chic !

Ils s’installèrent parmi une foule de spectateurs. Les massifs de tulipes flambaient, à travers la promenade, comme des cercles de feux palpitants. Une poussière blanche — un léger nuage de poudre d’iris, eût-on dit — flottait dans l’air embrasé. Les ombrelles aux vives couleurs virevoltaient, montaient et descendaient, pareilles à de monstrueux papillons.

Elle amena son frère à parler de lui-même, de ses espoirs, de ses projets. Son verbe était lent, difficultueux. Ils se renvoyaient les mots, comme les joueurs, dans une partie, se renvoient les jetons. Sibyl se sentait oppressée. Elle n’arrivait pas à lui communiquer sa joie. Rien ne lui faisait écho. Tout au plus amenait-elle un pâle sourire au coin de cette bouche amère. Elle en vint bientôt à garder le silence. Tout à coup, elle entrevit une chevelure d’or, des lèvres rieuses : Dorian Gray passait, avec deux dames, en voiture découverte.

D’un bond, elle fut debout :

— Le voilà ! s’écria-t-elle.

— Qui ? demanda Jim Vane.

— Le Prince Charmant, répondit-elle, suivant des yeux la Victoria.