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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/129

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suis navré, mais je ne pouvais l’éviter. Maintenant il faut que je parte. Adieu. Songe que tu n’as plus qu’une enfant sur qui veiller. Et si jamais cet individu en use mal avec ma sœur, tu peux m’en croire, je saurai vite qui il est, je retrouverai sa piste, et je le tuerai comme un chien. Ça, je le jure.

À l’outrance folle de cette menace, aux gestes passionnés qui l’accompagnaient, à la rage de ces phrases mélodramatiques, il parut à la comédienne que la vie reprenait de son éclat. Elle se retrouvait dans son atmosphère habituelle. Elle respira plus librement et, pour la première fois depuis bien des mois, elle admira vraiment son fils. Elle aurait eu plaisir à filer la scène dans ce mode pathétique, mais il l’arrêta net. Il fallait descendre les malles, songer aux couvertures. Le souillon du logis n’arrêtait plus d’entrer et de sortir. On dut marchander le cocher. Bref, de vulgaires détails absorbèrent les précieux instants. Et ce fut désappointée une fois encore, que, de la fenêtre, elle agita son pauvre mouchoir de dentelle vers la voiture qui emportait son fils. Il était clair qu’une occasion unique venait d’être manquée. Pour s’en consoler, elle fit entendre à Sibyl quelle vie de désolation allait être la sienne, maintenant qu’elle n’aurait plus qu’une enfant sur qui veiller. Elle se rappelait la phrase. Le tour lui en avait plu. De la menace, elle ne souffla mot. Certes, l’expression en avait été vigoureuse et dramatique. Elle se disait qu’un jour ils en riraient bien, tous ensemble.