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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/134

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lui plaise de se montrer, je suis invariablement ravi. Une belle jeune fille joue le rôle de Juliette : Dorian Gray s’en éprend et s’offre à l’épouser. Pourquoi pas ? Il épouserait Messaline qu’il n’en serait pas moins intéressant. Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Il a le grand tort de tuer en nous l’égoïsme. Sans l’égoïsme, les gens sont incolores. Ils manquent de personnalité. Quelques individus, pourtant, du fait du mariage, deviennent plus complexes. Ils gardent leur « moi » primitif et lui ajoutent une collection de « moi » supplémentaires. Forcés par là de mener une vie multiple, ils deviennent supérieurement organisés : or, atteindre à une organisation supérieure, n’est-ce pas l’objet même de la vie humaine ? En outre, toute expérience a son prix et, quelque grief qu’on ait contre le mariage, on ne saurait lui refuser d’être une expérience. Je souhaite que Dorian Gray fasse de cette jeune fille sa femme, qu’il l’adore pendant six mois avec ferveur, puis qu’il se laisse tout à coup séduire par quelque autre beauté. Ce serait un sujet d’étude admirable.

— Vous ne pensez pas un mot de tout ce que vous venez de dire, Harry, convenez-en. Si Dorian gâchait sa vie, personne n’en aurait plus de chagrin que vous. Vous valez mieux que vous ne prétendez.

Lord Henry se mit à rire :

— Nous ne sommes si enclins à bien juger autrui que parce que nous tremblons pour nous-mêmes. Le fondement de l’optimisme est la pure terreur. Nous nous estimons généreux de prêter au voisin des vertus dont nous escomptons le bénéfice. Nous vantons notre