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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/136

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paroles. Venez. Mettons-nous à table et voyons ce que vaut le nouveau chef du Bristol. Vous nous conterez par le menu comment tout cela est arrivé.

— Vraiment, je n’aurai pas grand’chose à vous raconter, protesta Dorian, comme ils prenaient place à la petite table ronde. Voici les simples faits. Sitôt que je vous eus quitté hier soir, Harry, je m’habillai et m’en fus dîner à ce petit restaurant italien de Rupert Street, que vous m’avez fait connaître. À huit heures, je me rendis au théâtre. Sibyl jouait Rosalinde. Inutile de vous dire que les décors étaient épouvantables et l’Orlando grotesque. Mais Sibyl ! Je voudrais que vous l’eussiez vue. Ce fut un véritable enchantement, quand elle parut dans ses habits de page, avec son pourpoint de velours mousse à manches cannelle, ses fins haut-de-chausses marron aux jarretières en croix, son gentil chaperon vert qu’ornait une plume de faucon fixée par un bijou, et son mantelet à capuchon doublé de grenat. Jamais elle ne m’avait semblé plus exquise. Elle avait toute la grâce délicate de cette statuette de Tanagra qui orne votre atelier, Basil. Les boucles de sa chevelure encadraient son visage, comme des feuilles sombres une rose pâle. Quant à son jeu… Mais à quoi bon ? Vous la verrez ce soir. Vraiment elle est née artiste. De ma misérable loge, j’écoutais, ravi jusqu’à l’extase. Je ne songeais plus que je vivais à Londres, en plein xixe siècle. J’avais rejoint là-bas ma bien-aimée, dans une forêt cachée à tout regard humain. Après la représentation, j’allai trouver Sibyl dans sa loge et nous causâmes. Tout à coup, comme nous étions assis l’un près de l’autre,