ses yeux prirent une expression que jamais encore je n’y avais lue. Mes lèvres montèrent vers ses lèvres. Nos bouches s’unirent dans un baiser. Ce que je sentis dans cet instant, je renonce à vous le décrire. Il me sembla que ma vie s’était ramassée, toute, en un point idéal de joie visible et rose. Sibyl tremblait de tout son être, comme frissonne un blanc narcisse. Puis soudain, se jetant à genoux, elle me baisa les mains. Je sais bien que je ne devrais pas vous dire tout cela, mais je ne puis me retenir. Nos fiançailles, il va de soi, sont un secret absolu. Sibyl n’en a même pas parlé à sa mère. Je me demande ce que vont dire mes tuteurs. Lord Radley sera sûrement furieux. Mais qu’importe ? Dans moins d’un an je serai majeur et donc libre de faire ce qui me plaira. Dites-moi, Basil, n’ai-je pas eu raison d’aller cueillir l’amour en pleine poésie et me choisir une femme dans les pièces de Shakespeare ? Des lèvres auxquelles Shakespeare apprit à parler, ont murmuré leur secret à mon oreille. Les bras de Rosalinde m’ont enlacé. Mon baiser s’est posé sur les lèvres de Juliette.
— Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit lentement Hallward.
— L’avez-vous vue aujourd’hui ? interrogea lord Henry.
Dorian Gray secoua la tête.
— Je l’ai laissée dans la forêt de l’Ardenne. Je vais la retrouver dans un jardin de Vérone.
À petites gorgées, d’un air méditatif, lord Henry buvait son champagne.
— À quel moment précis prononçâtes-vous le mot