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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/139

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faudrait être une brute, une brute sans cœur. Je ne saurais comprendre, d’ailleurs, qu’un homme puisse songer à déshonorer celle qu’il aime. J’aime Sibyl Vane. Je voudrais la placer sur un piédestal d’or, et voir l’univers prosterné devant la femme que j’ai choisie. Qu’est-ce que le mariage ? Un vœu irrévocable. Vous le raillez à ce titre. Non, ne raillez plus. J’entends que ce vœu irrévocable m’enchaîne à Sibyl. Sa confiance me rend fidèle, sa foi me rend vertueux. Dès que je suis auprès d’elle, je regrette tout ce que m’ont appris vos leçons. Je deviens différent de ce que vous m’avez connu. Je suis métamorphosé. D’un simple attouchement de sa petite main, Sibyl Vane me fait vous oublier, vous et toutes vos théories si fausses, si fascinantes, si délétères et si délicieuses.

— Lesquelles donc ? interrogea lord Henry, prenant un peu de salade.

— Mais vos théories sur la vie, vos théories sur l’amour, vos théories sur le plaisir ; en fait, toutes vos théories, Harry.

— Seul le plaisir mérite qu’on lui consacre une théorie, prononça la voix lente et mélodieuse. Je n’oserais pourtant revendiquer en propre ma théorie du plaisir. L’honneur en revient à la nature et non pas à moi. Le plaisir est le témoignage de la nature, sa marque d’approbation. Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.

— Eh ! qu’entendez-vous par être bon ? fit Basil Hallward.