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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/146

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d’humilité pompeuses, joignant aux gestes larges de ses mains charnues et couvertes de bijoux, de grands éclats de voix. Jamais Dorian ne l’avait tant haï. Il lui semblait rencontrer Caliban, quand il était en quête de Miranda. Lord Henry, par contre, le trouvait plutôt sympathique. Il le prétendit du moins, et voulut à toute force lui serrer la main, se déclarant flatté de rencontrer un homme qui avait découvert un vrai génie et s’était ruiné pour un poète. Quant à Hallward, il s’amusait à observer les têtes du parterre. La chaleur était suffocante, et le large soleil du lustre flambait, tel un monstrueux dahlia aux pétales de flamme jaune. Les jeunes gens des galeries avaient quitté vestons et gilets, qu’ils laissaient pendre aux balustrades. Ils s’interpellaient d’une extrémité de la salle à l’autre, et partageaient des oranges avec les filles en toilettes criardes assises à leurs côtés. Des femmes riaient au parterre. Leurs voix montaient, odieusement aigres et discordantes. Des bruits venaient du bar, où les bouchons sautaient.

— Drôle d’endroit où venir dénicher une déesse ! remarqua lord Henry.

— Oui ! répondit Dorian Gray. C’est ici pourtant que je l’ai trouvée, et elle est divine au delà de tout ce qui existe. Dès qu’elle jouera, vous oublierez le reste. Ces gens eux-mêmes, ces êtres vulgaires et grossiers, aux traits rugueux, aux gestes brutaux, deviennent tout différents dès qu’elle est en scène. Ils se tiennent silencieux et la contemplent. Elle leur commande à son gré les rires ou les larmes. Elle les fait vibrer comme des violons. Elle les spiritualise à ce point qu’on les sent