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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/153

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devriez pas jouer en pareil cas. Vous vous rendez grotesque. Mes amis étaient excédés. J’étais excédé moi-même.

Transportée de joie, heureuse jusqu’à l’extase, elle ne l’écoutait même pas.

— Dorian, Dorian, s’écria-t-elle, avant de vous connaître, jouer était toute ma vie. Je ne respirais que pour la scène. Tout m’y semblait réel. J’étais un soir Rosalinde ; le soir suivant, Portia. La joie de Béatrice était ma joie ; les douleurs de Cordelia, mes douleurs. Ma foi était sans bornes. Les gens vulgaires qui jouaient avec moi me semblaient des dieux. Les décors étaient mon univers. Je ne connaissais que des ombres et je les prenais pour la réalité. Mais vous êtes venu, ô mon bel amour, et vous avez tiré mon âme de sa prison. Vous m’avez révélé la réalité vivante. Ce soir, pour la première fois, j’ai vu nettement le vide, le convenu et le grotesque de la vaine parade, où depuis si longtemps je jouais mon rôle. Ce soir, pour la première fois, j’ai découvert que Roméo était hideux, vieux et fardé, que le clair de lune dans le jardin était truqué, que la mise en scène était vulgaire, que les paroles mises sur mes lèvres étaient mensongères, qu’elles n’étaient pas mes paroles à moi, qu’elles n’exprimaient pas ce que j’avais à dire. C’est que vous m’aviez apporté une réalité plus haute, une réalité dont l’art n’est qu’un reflet. Vous m’aviez fait comprendre ce qu’est l’amour, le réel amour. Mon bien-aimé, mon bien-aimé ! Prince Charmant ! Prince de la Vie ! Je n’ai plus que dégoût pour les ombres. Quel art approchera jamais de ce que vous êtes pour