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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/161

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D’ailleurs il avait souffert, lui aussi. Pendant les trois mortelles heures de la représentation, il avait enduré des siècles de souffrance, des âges et des âges de torture. Sa vie valait bien celle de Sibyl. Elle l’avait un instant meurtri, s’il l’avait blessée pour toujours. Du reste, les femmes sont mieux adaptées que l’homme à la douleur. Elles vivent d’émotions, ne pensent qu’aux émotions. Quand elles prennent des amants, c’est uniquement pour avoir sujet de faire des scènes. Lord Henry le lui avait dit, et lord Henry connaissait les femmes. Pourquoi se tourmenter de Sibyl Vane ? Désormais elle n’existait plus pour lui.

Mais le portrait ? Que fallait-il en penser ? Il détenait le secret de sa vie et racontait son histoire. Il lui avait appris à aimer sa beauté. Allait-il lui apprendre à maudire son âme ? Comment oser, désormais, le regarder ?

Mais non, tout cela n’était qu’une illusion due au trouble de ses sens. L’horrible nuit qu’il venait de passer traînait des fantômes après elle. Subitement s’était formée sur son cerveau cette petite tache écarlate qui cause la démence. La peinture n’avait pas changé. C’était folie de le croire.

Pourtant le portrait, avec son beau visage abîmé et son cruel sourire, était là qui le regardait. Ses cheveux brillants étincelaient aux premiers feux du jour. Ses yeux bleus croisaient les siens. Dorian se sentit pris d’une immense pitié, non pour sa personne, mais pour son image. Déjà elle avait changé ; elle changerait bien davantage encore. Ses ors grisonneraient, fanés. Ses roses, rouges et blanches, se flétriraient. À chaque