Une ou deux fois pourtant, il eut la vague sensation d’avoir participé à une étrange tragédie, mais dans l’irréalité d’un rêve.
Dès qu’il fut habillé, il gagna la bibliothèque et s’attabla devant un léger déjeuner à la française, servi sur une petite table ronde, près d’une fenêtre ouverte. Il faisait délicieux. L’air tiède était saturé de parfums. Une abeille entra et tourna, en bourdonnant, autour du vase bleu dragon, garni de roses jaune soufre, que Dorian avait devant lui. Il se sentait parfaitement heureux.
Tout à coup ses regards tombèrent sur l’écran dont il avait masqué le portrait. Il eut un frisson.
— Trop frais pour monsieur ? demanda le valet, posant une omelette sur la table. Je ferme la fenêtre ?
Dorian secoua la tête.
— Je n’ai pas froid, murmura-t-il.
Était-il bien vrai que le portrait eût changé ? Ou bien l’imagination seule lui avait-elle fait voir un air méchant où n’était qu’une expression joyeuse ? Sûrement une peinture ne pouvait se transformer. C’était absurde. La bonne histoire à conter un jour à Basil ! Et comme elle le ferait sourire !
Pourtant il avait le souvenir le plus net de toute la scène. D’abord dans un vague crépuscule, puis à la clarté de l’aube, il avait saisi cette nuance de cruauté au bord des lèvres contractées. Il redoutait presque le moment où le valet quitterait la pièce. Il savait qu’il ne pourrait s’empêcher, sitôt seul, d’examiner le portrait. La certitude lui faisait peur. Quand le domestique,