par leur violence grossière, leur incohérence absolue, leur manque affligeant de signification, leur défaut complet de style. Ils nous affectent exactement comme nous affecte la vulgarité. Nous n’en recevons qu’une impression de force brutale, contre laquelle nous nous révoltons. Quelquefois, cependant, une tragédie renfermant des éléments de beauté artistique traverse notre vie. Si ces éléments de beauté se dégagent, tout naturellement notre sens des effets dramatiques est mis en éveil. Nous découvrons bientôt que d’acteurs nous sommes devenus spectateurs ; ou plutôt, les deux à la fois. Nous nous observons nous-mêmes, et le prodigieux spectacle nous captive. En somme, dans le cas qui nous occupe, qu’est-il arrivé ? Une femme s’est tuée, parce qu’elle vous aimait. Que n’ai-je eu dans ma vie une aventure comme celle-là ! Elle m’aurait rendu amoureux de l’amour pour le reste de mon existence. Les personnes qui m’ont adoré — il n’y en a pas eu beaucoup, mais quelques-unes tout de même — se sont toutes obstinées à vivre bien au delà du terme de mon amour pour elles ou de leur amour pour moi. Elles sont devenues grasses et ennuyeuses et, quand je les rencontre, elles se lancent aussitôt dans les réminiscences. Ah ! cette infernale mémoire des femmes ! Quel épouvantail ! Et quelle stagnation complète de l’intelligence elle trahit ! Nous devrions garder la couleur de la vie, mais ne jamais nous souvenir des détails. Les détails sont toujours vulgaires.
— Il faudra que je sème des pavots dans mon jardin, soupira Dorian.