— Rien de moins nécessaire ! reprit son compagnon. La vie a toujours des pavots dans ses mains. Il peut arriver cependant que les choses traînent en longueur. Une fois, j’ai porté des violettes à ma boutonnière pendant toute une saison ; façon de deuil artistique, à cause d’un roman qui ne voulait pas mourir. Finalement pourtant, il mourut. Je ne sais plus trop ce qui le tua. Ce fut, je crois bien, la proposition de sacrifier le monde pour moi. Ces moments-là sont toujours épouvantables. L’horreur de l’éternité vous saisit. Eh ! bien, le croirez-vous ? L’autre semaine, dînant chez lady Hampshire, je me suis trouvé le voisin de table de la dame en question. J’eus beau faire, il fallut qu’elle reprît toute l’histoire, et déterrât le passé, et ratissât l’avenir. Mon amour dormait enseveli sous les asphodèles. Elle le ramenait au jour, et protestait que j’avais fait le désespoir de sa vie. La vérité m’oblige à dire qu’elle montra un appétit féroce, en sorte que je n’eus pas la moindre anxiété. Mais peut-on manquer de goût à ce point ? Le seul charme du passé, c’est qu’il est le passé. Mais les femmes ne savent jamais quand le rideau est tombé. Elles veulent toujours un sixième acte. C’est quand l’intérêt de la pièce est épuisé qu’elles demandent le plus fort qu’on la prolonge. Si on les écoutait, toute comédie aurait un dénouement tragique, et toute tragédie s’achèverait en farce. Elles sont délicieusement artificielles, mais elles n’ont aucun sens de l’art. Vous êtes plus favorisé que moi, Dorian. Aucune des femmes que j’ai connues n’aurait fait pour moi ce que Sibyl Vane vient de faire pour vous. Le commun des femmes