Aller au contenu

Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/194

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
174

— Oui, confirma le peintre, je compte l’exposer. Vous n’y voyez, je pense, aucun inconvénient ? Georges Petit veut ouvrir la première semaine d’octobre, rue de Sèze, une exposition particulière où seront réunies toutes mes meilleures toiles. Le portrait ne vous sera enlevé qu’un mois. Vous vous en passerez bien pour ce peu de temps, j’imagine ; d’autant mieux que vous ne serez sûrement pas à Londres à l’époque. Si vous le tenez toujours derrière un écran, vous devez en faire assez peu de cas.

Dorian Gray se passa la main sur le front. Des gouttes de sueur y perlaient. Il se sentit menacé d’un horrible danger.

— Vous me disiez, il y a un mois, que vous ne l’exposeriez jamais. Pourquoi avez-vous changé d’avis ? Vous autres gens soi-disant invariables, vous avez autant de caprices que tout le monde. La seule différence est que vos caprices ne riment à rien. Vous ne pouvez avoir oublié avec quelle solennité vous m’assuriez que rien sur terre ne vous déciderait à l’exposer nulle part. Vous teniez absolument le même langage à Harry.

Il s’arrêta net, une lueur dans les yeux. Il venait de se rappeler que lord Henry lui avait dit un jour, mi-sérieux, mi-plaisant : « Si vous voulez passer un singulier quart d’heure, demandez donc à Basil de vous expliquer pourquoi il n’exposera jamais votre portrait. Il m’a donné ses raisons et ç’a été une révélation pour moi. » Qui sait ? Peut-être Basil avait-il aussi son secret. S’il essayait de l’interroger ?