vous rencontrai, Dorian, toute votre personne exerça sur moi la plus extraordinaire influence. Cœur, intelligence, activité, mon être entier subit votre empire. Vous devîntes pour moi l’incarnation visible de l’invisible idéal dont le souvenir, tel un rêve exquis, hante nos cerveaux d’artistes. Je vous adorai. Dès que vous parliez à quelqu’un, j’étais jaloux. J’aurais voulu que vous fussiez tout à moi. Je n’étais heureux qu’avec vous. Quand vous étiez parti, je vous retrouvais encore dans mon art.
À la vérité, je ne vous ai jamais rien dit de ce sentiment. Je ne le pouvais pas. Vous ne l’auriez pas compris. À peine le comprenais-je moi-même. Je savais seulement que j’avais vu la perfection face à face et que l’univers revêtait à mes yeux une beauté merveilleuse — trop merveilleuse peut-être, car de telles adorations sont pleines de danger : danger de les perdre, danger non moindre de les garder.
Les semaines passaient et, de plus en plus, je m’absorbais en vous. Puis vint un développement nouveau. Je vous avais peint sous la gracieuse armure du Troyen Pâris ; puis en Adonis chasseur, armé d’un épieu poli. Je vous avais représenté, couronné de larges fleurs de lotus, assis à la proue de la barque d’Adrien, regardant par delà le Nil trouble et verdâtre. Je vous avais montré dans un paysage grec, penché sur un lac tranquille, contemplant la merveille de votre visage dans le miroir d’argent des eaux silencieuses. Toutes ces compositions avaient gardé le caractère impersonnel, idéal et lointain, dont l’art ne devrait jamais se départir. Mais un jour,