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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/197

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— jour fatal, suis-je parfois tenté de croire ! — je me déterminai à faire de vous un portrait incomparable, à vous peindre au naturel, non plus dans des costumes du temps passé, mais vêtu comme tous les jours, en homme de notre temps. Fut-ce le réalisme du procédé, ou le pur sortilège de votre personne ainsi contemplée hors de toute brume et sans voile ? Je ne pourrais dire. Mais je sais que durant mon travail, à chaque coup de pinceau, à chaque touche de couleur, j’avais l’impression de trahir mon secret. Je tremblais que mon idolâtrie ne devînt visible à tous. Oui, Dorian, je sentais que mon œuvre était trop parlante, que j’y avais mis trop de moi-même. Ce fut pour cela que je résolus de ne jamais laisser exposer cette peinture. Vous en fûtes un peu chagriné, mais vous ne pouviez comprendre alors toute l’importance que j’y attachais. Harry, à qui j’en parlai, ne fit qu’en rire ; ce qui, de lui, n’importait guère. Mais une fois tout fini, quand je demeurai seul devant le portrait, je fus certain d’être dans le vrai.

Quelques jours plus tard, on l’enleva de mon atelier ; je fus délivré de sa présence et de son intolérable fascination. Alors, je m’en voulus, comme d’une pure folie, d’être allé me figurer que j’avais vu sur la toile autre chose que l’extrême beauté de votre visage et l’habileté de mon pinceau. Maintenant encore, je ne puis m’empêcher d’estimer qu’on a tort de croire que la passion ressentie par le créateur puisse jamais se lire vraiment dans l’œuvre qu’il crée. L’art est toujours plus abstrait que nous n’imaginons. La forme et la couleur