nous parlent de forme et de couleur, et tout s’arrête là. Je me dis souvent que l’art cache l’artiste plus sûrement qu’il ne le révèle. Voilà pourquoi, quand m’arriva cette offre de Paris, je décidai de faire de votre portrait le morceau principal de mon exposition, sans même songer à un refus possible de votre part. Mais à présent je me rends compte que vous avez raison : il ne faut pas qu’on voie ce portrait. Vous ne m’en voudrez pas, Dorian, de ce que je viens de vous raconter. Comme je le disais un jour à Harry, n’êtes-vous pas fait pour qu’on vous adore ?
Dorian Gray respira à l’aise. Ses joues reprirent leurs couleurs. Un sourire flotta sur ses lèvres. Tout danger était écarté. Pour cette fois il était sauvé. Pourtant il ne pouvait se défendre, devant cette étrange confession, d’une immense pitié pour le peintre. Il se demandait si jamais il serait ainsi subjugué lui-même par la personnalité d’un ami. Lord Henry avait le charme d’une très dangereuse perversion, mais rien de plus. Il était trop cérébral et trop cynique pour qu’on pût l’aimer follement. Quelqu’un viendrait-il un jour lui inspirer cette idolâtrie mystérieuse ? Était-ce là l’une des surprises que lui réservait la vie ?
— Je n’en reviens pas, Dorian, reprit Hallward. Ainsi vous avez noté l’étrangeté du portrait ? Mais en êtes-vous bien sûr ?
— J’ai vu quelque chose, répondit-il, quelque chose qui m’a paru très curieux.
— Vous pouvez bien maintenant me laisser regarder ?