encore qui provenaient de sa propre nature. Dans l’amour que lui portait l’artiste — car c’était bel et bien de l’amour — rien qui ne fût noble et intellectuel. Ce n’était pas cette admiration purement physique de la beauté, qui naît des sens et qui meurt, une fois les sens repus. C’était l’amour tel que l’avaient éprouvé Michel-Ange, et Montaigne, et Winckelmann, et Shakespeare lui-même. Oui, Basil aurait pu le sauver. Mais il était déjà trop tard. Effacer le passé, on le pouvait toujours. C’était une affaire de regret, de désaveu, d’oubli. Mais on n’évitait pas l’avenir. Des passions fomentaient en lui, dont rien n’empêcherait l’explosion redoutable ; des rêves le hantaient, dont les visions perverses se réaliseraient fatalement.
Il enleva du sofa la grande draperie de pourpre et d’or qui le couvrait et, la tenant à deux mains, passa derrière l’écran. Sur la toile, le visage avait-il accentué sa dégradation ? Non, il ne lui parut pas qu’il eût changé davantage. D’où venait donc qu’il lui inspirât une haine encore plus intense ? Cheveux d’or, yeux d’azur, lèvres de rose, tout était là, intact. L’expression seule s’était modifiée. Et c’était d’une cruauté atroce. Auprès de ce qu’il lisait là de reproche et de blâme, combien les remontrances de Basil, à propos de Sibyl Vane, avaient été anodines, combien légères et de peu d’importance ! Là, son âme même, émergeant de la toile, le dévisageait et l’appelait à son tribunal. Douloureusement affecté, il jeta sur la peinture le voile somptueux. Au même instant on frappa à la porte. Comme il revenait devant l’écran, le domestique entra.