son enfance solitaire accouraient toutes. La pureté sans tache de ses jeunes années lui revint en mémoire ; il sentit toute l’horreur d’avoir à cacher le fatal portrait justement à cette place. Comme il se doutait peu, aux jours d’alors, de ce que lui réservait la vie !
Mais c’était la seule pièce de la maison vraiment à l’abri des regards indiscrets. Il en avait la clef, nul n’y entrerait que lui. Sous son voile de pourpre, la figure peinte aurait beau devenir bestiale, flasque, immonde. Qu’importait désormais ? Personne ne s’en apercevrait. Lui-même, il ne le verrait pas. Pourquoi, en effet, surveillerait-il la hideuse corruption de son âme ? Ne lui suffisait-il pas de garder la jeunesse ? Peut-être, d’ailleurs, reviendrait-il un jour à des sentiments plus nobles. Il n’y avait aucune raison pour que l’avenir fût plein d’autant d’ignominie ! Quelque amour, survenant dans sa vie, ne pouvait-il le purifier, le défendre contre ces péchés qui déjà semblaient palpiter en chair et en esprit, contre ces péchés étranges que nul n’a décrits et que leur propre mystère environne de charme et de subtilité ? Un jour viendrait, peut-être, où l’expression cruelle de la bouche écarlate et sensitive ayant disparu, il pourrait montrer au monde le chef-d’œuvre de Basil Hallward.
Mais non, c’était impossible. D’heure en heure, de semaine en semaine, sur la toile l’image vieillissait. Échappât-elle même à la hideur du péché, la hideur de l’âge ne lui serait pas épargnée. Les joues se feraient creuses ou alourdies. Des pattes d’oie s’étaleraient, jaunâtres, et mettraient leur laideur autour des yeux flétris.