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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/212

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craintive. Jamais il n’avait vu semblable merveille.

Quand le bruit des pas se fut éteint, Dorian ferma la porte et retira la clef. Il était tranquille maintenant. Personne ne surprendrait jamais l’horrible prodige. Nul œil que le sien ne verrait l’image de sa honte.

De retour à la bibliothèque, il nota que cinq heures venaient juste de sonner et que le thé se trouvait déjà servi. Sur une petite table d’un bois sombre et parfumé, tout incrustée de nacre — présent de lady Radley, femme de son tuteur, gentille malade professionnelle qui avait passé le dernier hiver au Caire — étaient posés un billet de lord Henry et un livre à couverture jaune, au titre un peu déchiré, aux tranches défraîchies. Bien en vue, sur le plateau à thé, s’étalait une troisième édition de la Saint-James’s Gazette. Évidemment Victor était rentré. Qui sait s’il n’avait pas croisé les deux hommes, dans le hall, au moment de leur sortie, et tiré d’eux des renseignements sur ce qu’ils venaient de faire ? Certainement l’absence du portrait ne lui échapperait pas, s’il ne l’avait déjà remarquée en installant le thé. L’écran n’avait pas été ramené devant le mur ; le vide du panneau sautait aux yeux. Et dire qu’une nuit peut-être il surprendrait ce valet grimpant sans bruit les escaliers et cherchant à forcer la porte de la chambre haute ! Quelle horreur d’avoir un espion chez soi ! Des histoires lui revenaient, de gens riches, soumis, leur vie durant, au chantage de domestiques qui avaient lu une lettre, surpris une conversation, dérobé une carte mentionnant une adresse, trouvé sous un oreiller une fleur fanée ou un lambeau de dentelle froissée.