délicatement parfumée, soit dans le sordide cabinet d’une taverne mal famée du quartier des Docks où il avait pris l’habitude de se rendre, déguisé et sous un faux nom, — il se prenait à penser qu’il causait la ruine de son âme. Alors une grande pitié l’envahissait, d’autant plus poignante qu’elle était foncièrement égoïste. Mais de tels moments étaient rares. Sa curiosité de la vie, d’abord éveillée par lord Henry au cours de leur entretien dans le jardin d’Hallward, semblait croître à mesure qu’il la satisfaisait. Plus il savait, plus il désirait savoir. La pâture qu’il jetait à ses folles fringales ne servait qu’à les rendre plus exigeantes.
Néanmoins il gardait encore quelque contrainte et, en tout cas, le souci de ses obligations mondaines. Une ou deux fois par mois, l’hiver, et chaque mercredi soir, durant la saison, sa belle demeure s’ouvrait à la société, et il engageait les musiciens les plus célèbres du moment pour charmer ses invités des surprises de leur art. Ses petits dîners, que lord Henry l’aidait toujours à organiser, étaient réputés, tant pour l’heureux choix et l’habile distribution des convives que pour la décoration de la table, où le goût le plus exquis présidait à l’agencement subtil et harmonieux des fleurs exotiques, du linge brodé, de l’antique vaisselle d’or et d’argent. À dire vrai, bien des hommes, surtout parmi les plus jeunes, reconnaissaient ou croyaient reconnaître en Dorian Gray la vivante réalisation d’un idéal mainte fois entrevu dans leurs rêves d’Eton ou d’Oxford : un idéal conciliant le meilleur de la culture de l’humaniste avec toute la grâce, la distinction et la parfaite