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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/237

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portrait, tantôt le maudissant et s’exécrant lui-même, tantôt, au contraire, débordant de cet orgueil d’individualisme qui entre pour moitié dans la séduction du péché, et souriant avec un secret plaisir au disgracieux fantôme sur qui retombait le fardeau qui aurait dû lui échoir.

Au bout de quelques années, tout long séjour hors d’Angleterre lui devint insupportable. Il renonça à la villa qu’il partageait à Trouville avec lord Henry, aussi bien qu’à la petite maison blanche d’Alger, toute close de murs, où ils avaient passé plusieurs hivers ensemble. Il détestait se séparer du portrait qui tenait une telle place dans sa vie ; et, de plus, il redoutait qu’on ne réussît, en son absence, à pénétrer dans la chambre mystérieuse, en dépit des barres éprouvées qu’il avait fait poser sur la porte.

Il savait parfaitement que rien n’y parlerait à des intrus. À la vérité, le portrait, sous son masque de turpitude et de laideur, continuait à lui ressembler d’une manière frappante, mais que pouvait révéler cette ressemblance ? Il se rirait un peu de qui lui en ferait grief. Cette peinture n’était pas son œuvre. Qu’avait-il à voir dans son expression, si basse et si méprisable fût-elle ? Il pourrait même tout raconter, qu’on ne le croirait pas.

Et cependant il avait peur. Parfois, au cours de villégiatures dans son vaste domaine du Nottinghamshire, où il recevait les jeunes gens élégants de sa caste, ses compagnons préférés, et étonnait le comté par le luxe effréné et l’éblouissante splendeur de son train de vie, il lui arrivait de quitter brusquement ses invités, et de