courir à Londres, pour s’assurer que nul n’avait enfoncé la porte et que le portrait était toujours là. S’il avait été volé ? Cette seule idée le glaçait d’épouvante. Alors, à coup sûr, le monde connaîtrait son secret. Qui sait s’il ne s’en doutait pas déjà ?
Car si Dorian exerçait une séduction sur bien des gens, à beaucoup d’autres il n’inspirait que méfiance. Il se vit presque blackboulé par un club du West-End, alors que naissance, position sociale, tout le qualifiait pour en devenir membre ; et l’on racontait qu’un de ses amis l’ayant un jour fait entrer dans le fumoir du Churchill, aussitôt le duc de Berwick et un autre gentleman avaient affecté de se lever et de sortir. D’étranges histoires couraient sur son compte, depuis qu’il avait passé la vingt-cinquième année. On prétendait l’avoir vu se quereller avec des matelots étrangers dans un bouge perdu de Whitechapel ; il fréquentait, disait-on, des voleurs et de faux monnayeurs et était initié aux mystères de leur profession. Ses inexplicables absences étaient notoires, et quand il faisait sa réapparition dans la bonne société, les hommes chuchotaient dans les coins, le croisaient en ricanant, ou le tenaient sous leurs regards froidement inquisiteurs, comme s’ils s’étaient juré de pénétrer son secret.
Il ne prêtait naturellement aucune attention à ces sortes d’insolences, à ces manques d’égards calculés ; et la plupart des gens estimaient que la franche bonhomie de ses manières, l’ingénuité charmante de son sourire, la grâce infinie de cette miraculeuse jeunesse qui semblait se refuser à le quitter jamais, étaient à elles seules une