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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/240

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le charme. Le manque de sincérité est-il donc une chose si terrible ? Je ne le pense pas. C’est simplement une méthode qui nous permet de multiplier nos personnalités.

Telle, en tout cas, était l’opinion de Dorian Gray. Il s’étonnait volontiers des vues de certains psychologues, assez naïfs pour concevoir le Moi humain comme un être simple, permanent, de tout repos, d’une seule et même essence. Selon lui, l’homme était un être doué de myriades de vies et de myriades de sensations, une créature complexe et multiforme, portant en elle-même d’étranges héritages de pensée et de passion, infectée jusque dans sa chair des monstrueuses maladies de générations défuntes. À sa maison de campagne, il allait volontiers rêver dans la galerie nue et froide des portraits de famille. Il se plaisait à examiner les traits variés de ces ancêtres dont le sang coulait dans ses veines. C’était, ici, Philippe Herbert, dont Francis Osborne, dans ses Mémoires sur les règnes de la reine Élizabeth et du roi Jacques, nous apprend qu’il fut « cajolé de la Cour pour sa jolie figure, laquelle ne lui demeura guère ». Était-ce la vie du jeune Herbert qu’il menait parfois ? Quelque germe étrange et empoisonné s’était-il transmis d’organisme en organisme pour se glisser enfin dans son propre corps ? Était-ce l’obscur souvenir de cette grâce trop tôt flétrie qui l’avait poussé, si subitement et sans cause appréciable, à formuler, dans l’atelier de Basil, la folle prière qui avait changé toute sa vie ? Ici, vêtu d’un pourpoint rouge brodé de vermeil, d’un surtout enrichi de pierreries, en collerette et