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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/245

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Charles VI, si éperdument épris de la femme de son frère, qu’un lépreux lui prédit la démence approchante ; plus tard, le cerveau malade et l’esprit égaré, rien ne pouvait l’apaiser que des cartes sarrasines représentant l’Amour, la Mort et la Folie. C’était encore, le pourpoint brodé, la toque enrichie de pierreries, les cheveux bouclés comme des feuilles d’acanthe, Griffonetto Baglioni, qui mit à mort Astorre et sa fiancée, Simonetto et son page, mais dont la beauté était telle que, tandis qu’il expirait sur la place jaune de Pérouse, ceux mêmes qui l’avaient haï ne pouvaient retenir leurs larmes et qu’Atalanta, qui l’avait maudit, voulut le bénir.

Tous ces personnages exerçaient sur Dorian une horrible attirance. Il les voyait la nuit, et le jour ils troublaient son imagination. La Renaissance recourait à d’étranges modes d’empoisonnement : par le casque, la torche enflammée, le gant brodé, l’éventail orfévri, la boule de senteur dorée, le collier d’ambre. Dorian Gray avait été empoisonné par un livre. À certains moments, le Mal n’était plus à ses yeux qu’un moyen de réaliser sa conception de la Beauté.