comprendre ? D’où venait qu’il eût ainsi changé ? Il se retourna, fixant sur Dorian Gray des yeux de fièvre. Sa bouche était contractée, sa langue sèche à ne pouvoir articuler un son. Il se passa la main sur le front. Une sueur froide y perlait.
Appuyé contre la cheminée, le jeune homme l’observait, avec l’étrange expression qu’on voit, au spectacle, sur le visage des gens que captive le jeu d’un grand artiste. Rien qui décelât une véritable peine ou une joie véritable. Le simple intérêt du spectateur — et tout au plus, dans les yeux, une lueur de triomphe. Ayant retiré la fleur qu’il portait à la boutonnière, il en aspirait, ou feignait d’en aspirer le parfum.
— Que veut dire tout ceci ? éclata enfin Hallward, d’une voix qui résonna, stridente et singulière, à ses propres oreilles.
— Voilà bien des années, quand je n’étais encore qu’un adolescent, commença Dorian, écrasant la fleur dans sa main, vous m’avez rencontré, grisé de flatteries, rendu vain de mon joli visage. Un jour, vous m’avez présenté à un de vos amis qui m’a révélé la merveille de la jeunesse, puis vous avez achevé un portrait de moi, qui m’a révélé la merveille de la beauté. Dans un moment de folie, dont je ne saurais dire encore si je le regrette ou non, je formulai un souhait, que vous appelleriez peut-être une prière…
— J’en ai gardé le souvenir, certes, et quel souvenir ! Mais non, c’est une chose impossible !… Cette chambre est humide. La moisissure aura gagné la toile. Ou bien les couleurs dont je me servais contenaient