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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/265

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— Ces paroles n’ont plus de sens pour moi.

— Chut ! Ne parlez pas ainsi. Vous avez commis assez de mal dans votre vie. Dieu ! Ne voyez-vous pas quel spectre maudit nous regarde ?…

Dorian tourna les yeux vers le portrait. Et soudain, voici qu’une insurmontable haine pour Basil s’empara de lui, comme suggérée par l’image, ou murmurée à son oreille par la bouche grimaçante.

Une rage folle de bête traquée bouillonna en lui et il détesta l’homme qui était là, assis à cette table, comme jamais il n’avait haï de sa vie. Ses yeux cherchèrent, farouches. Là-bas, en face, sur le coffre peint, quelque chose brillait. Son regard s’y fixa. Oui, il savait. C’était un couteau qu’il avait monté quelques jours auparavant pour couper une corde, puis oublié de redescendre. Il s’en approcha lentement, frôlant Hallward au passage. Sitôt qu’il fut derrière le peintre, il saisit l’arme et se retourna. Hallward remua sur sa chaise, comme pour se lever. Dorian bondit sur lui et planta le couteau dans la grosse artère qui se trouve derrière l’oreille, écrasant contre la table la tête du malheureux, et frappant à coups redoublés.

Il y eut un gémissement sourd et l’horrible plainte de ceux qu’étouffe le sang. À trois reprises les bras allongés se dressèrent convulsivement, agitant dans l’air leurs mains grotesques aux doigt raidis. Deux fois encore il frappa, mais l’homme ne bougea plus. Quelque chose se mit à ruisseler sur le plancher. Il attendit un peu, sans relâcher encore son étreinte. Puis il jeta le couteau sur la table et écouta.