Il fallut pour l’éveiller que son valet lui touchât deux fois l’épaule. Quand il ouvrit les yeux, un léger sourire vint errer sur ses lèvres, comme au sortir d’un rêve délicieux. Il n’avait pourtant point rêvé. Aucune image, ni de joie ni de peine, n’avait troublé sa nuit. Mais la jeunesse sourit ainsi sans cause. C’est un de ses plus grands charmes.
Se soulevant à demi, il s’accouda et but son chocolat à petites gorgées. Un doux soleil de novembre entrait à flots dans la pièce. Le ciel était limpide, l’air pénétré d’une bienfaisante chaleur. On eût dit presque un matin de mai.
Peu à peu, les événements de la dernière nuit, silencieux fantômes aux traînées de sang, reprirent possession de son esprit et s’y dressèrent dans une terrible clarté. Il tressaillit au souvenir de tout ce qu’il avait souffert ; et l’étrange sentiment de haine qui lui avait fait tuer Basil Hallward, assis tranquillement sur une chaise, l’envahit derechef et l’anima d’une froide colère. Le mort était encore là-haut, d’ailleurs, à sa même place, maintenant baignée de soleil. Ce devait être épouvantable. Il est de ces hideurs faites pour les ténèbres et non pour le jour.
Il comprit qu’à trop songer à ce drame, il tomberait malade ou deviendrait fou. Il existe des péchés dont le souvenir, plus que l’accomplissement, fait le charme ; d’étranges triomphes qui flattent l’orgueil plus encore que la passion, et suscitent dans l’esprit plus de joie que n’en reçurent ou n’en recevront jamais les sens. Mais ce péché-là n’était pas du nombre. Il se classait parmi les souvenirs qu’il faut chasser de sa pensée, endormir