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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/276

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qui se traînent sur le limon vert en feu. Il s’attarda longtemps à ces vers qui, transposant en musique un marbre aux baisers maudits, chantent la curieuse statue que Gautier compare à une voix de contralto, le monstre charmant qu’on voit couché au Louvre, dans la salle de porphyre. Mais à la longue il laissa le livre tomber de ses mains. Il se sentait nerveux, pris d’un horrible accès de terreur. Que devenir si Alan Campbell allait être absent d’Angleterre ? Son retour pourrait tarder de longs jours. Ou bien, peut-être, refuserait-il de répondre à son appel ! Que faire, en ce cas ? Chaque minute avait une importance capitale.

Ils avaient été très amis, cinq ans plus tôt ; en fait presque inséparables. Puis, brusquement, leur intimité avait pris fin. Et depuis lors, quand ils se rencontraient dans le monde, Dorian Gray seul souriait ; Alan Campbell, jamais.

C’était un jeune homme extrêmement intelligent, bien qu’il n’appréciât guère les arts plastiques et ne goûtât les beautés de la poésie que dans la faible mesure où Dorian Gray lui en avait ouvert le sens. Les sciences étaient la grande passion de son esprit. À Cambridge, il avait consacré le plus clair de son temps à travailler au laboratoire, et avait figuré en bon rang, pour les sciences naturelles, au tripos de son année. D’ailleurs il continuait de se livrer à l’étude de la chimie : il avait un laboratoire à lui, où il s’enfermait du matin au soir, au grand chagrin de sa mère qui eût rêvé de le voir entrer au Parlement et s’imaginait vaguement qu’un chimiste était un préparateur d’ordonnances. Excellent