— Je ne sais si j’aurai la force d’entrer, Alan, murmura-t-il.
— À votre aise ! Je n’ai que faire de vous, répondit froidement Campbel.
Dorian entr’ouvrit la porte. Ce faisant, il vit en plein soleil son portrait, qui le dévisageait ; et devant, gisant sur le parquet, le rideau déchiré. Il se rappela que, la nuit précédente, il avait négligé, pour la première fois de sa vie, de voiler la peinture maudite. Il s’élançait déjà pour le faire, quand il recula, frissonnant.
Quelle était cette odieuse rosée rouge dont l’éclat humide scintillait sur l’une des mains, comme une sueur de sang sortie de la toile ? Oh ! l’épouvantable vision ! plus épouvantable encore, lui sembla-t-il sur le moment, que l’homme silencieux qu’il savait affaissé sur cette table, et dont l’ombre grotesque, difforme, se dessinant sur le tapis souillé, lui montrait assez qu’il n’avait pas bougé, qu’il était toujours là, tel qu’il l’y avait laissé.
Il poussa un profond soupir, ouvrit un peu plus la porte et, détournant la tête, fermant les yeux à demi, s’avança d’un pas rapide, bien décidé à ne pas regarder une seule fois le mort. Puis, se baissant, il saisit la draperie de pourpre et d’or qu’il jeta vivement sur le tableau.
Ensuite il resta là, n’osant se retourner, et se mit à regarder la broderie compliquée qu’il avait devant les yeux. Il entendit Campbell apporter dans la chambre le lourd coffret, les crampons de fer, tout ce qu’il avait envoyé quérir pour sa sinistre besogne. Il se demanda si Alan et Basil s’étaient jamais rencontrés et, dans ce cas, ce qu’ils avaient pu penser l’un de l’autre.