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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/292

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baisa pas moins la main de l’hôtesse avec sa grâce et son aisance accoutumées. Peut-être ne paraît-on jamais si parfaitement à l’aise que lorsqu’on joue un rôle. Personne assurément, voyant ce soir-là Dorian Gray, n’aurait pu s’imaginer qu’il venait de passer par une tragédie égale en horreur à toutes celles de son temps. Il n’était pas possible que ces doigts si délicats eussent brandi le couteau de l’assassin, que de ces lèvres souriantes un cri d’horreur fût monté vers le ciel et vers Dieu. Lui-même s’étonnait de se comporter avec tant de calme et goûtait, par moments, l’intense et terrible plaisir de mener double vie.

C’était une réunion peu nombreuse, organisée hâtivement par lady Narborough, femme d’une haute intelligence, qui gardait encore, se plaisait à dire lord Henry, d’appréciables restes de sa remarquable laideur. Autrefois parfaite épouse d’un de nos plus fastidieux ambassadeurs, elle avait décemment enterré ce mari sous un mausolée de marbre dessiné de sa propre main, puis avait marié ses filles à de riches gentlemen, d’âge plutôt mûr ; et maintenant, elle se consacrait aux plaisirs du roman français, de la cuisine française, et de l’esprit français, quand il passait à portée.

Dorian était un de ses grands favoris. Elle lui répétait, à tout propos, qu’elle était ravie de ne l’avoir pas connu alors qu’elle était jeune. « Sans aucun doute, mon cher, je me serais toquée de vous, expliquait-elle, et j’aurais lancé mon bonnet par-dessus les moulins. Ma chance a voulu qu’il ne fût pas question de vous à l’époque. Nos bonnets, d’ailleurs, étaient alors si peu