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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/293

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seyants, et les grandes ailes des moulins si occupées à tourner au vent, que je n’eus pas même un flirt. Tout cela, par la faute de Narborough. Le cher homme était affreusement myope et quel plaisir voulez-vous prendre à tromper un mari qui ne voit jamais rien ? »

Ses invités, ce soir-là, n’étaient guère divertissants. Abritée derrière un méchant éventail, elle expliquait à Dorian qu’une de ses filles lui était tombée à l’improviste, en vue d’un vrai séjour, et, pour comble d’abomination, traînant son mari avec elle.

— Je trouve cela très indiscret de sa part, mon cher, murmurait-elle. Il est vrai que je villégiature chez eux chaque été, en revenant de Hombourg ; mais une vieille femme comme moi a besoin de changer d’air ; puis il faut bien que j’aille un peu les réveiller ! Vous ne sauriez croire quelle existence ils mènent dans leur trou. C’est la vie campagnarde dans toute sa splendeur. Ils se lèvent tôt le matin, ayant beaucoup à faire, et se couchent tôt le soir, n’ayant guère à penser. Ils n’ont pas eu un seul scandale dans le pays depuis le temps de la Reine Élizabeth, si bien qu’ils somnolent tous après dîner. Vous ne les aurez, ni lui ni elle, pour voisins. Je vous ai mis à côté de moi, pour me divertir.

Dorian Gray remercia d’un gracieux compliment et fit, du regard, le tour du salon. C’était, à coup sûr, une réunion bien terne. Deux des figures s’offraient à lui pour la première fois. Dans les autres il reconnut : Ernest Harrowden, une de ces médiocrités entre deux âges, comme il en pullule dans les clubs londoniens, de ces gens à qui l’on ne connaît pas d’ennemis, mais que