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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/306

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Renversé au fond du cab, le chapeau ramené sur le front, Dorian Gray laissait errer des regards distraits sur les pires laideurs de la grande cité. De temps en temps, il se répétait à lui-même ces mots que lui avait dits lord Henry, le jour de leur première rencontre : « Guérir l’âme par les sens, guérir les sens par l’âme. » Oui, c’était là le grand remède. Il l’avait employé souvent ; cette fois encore il y aurait recours. Il est des fumeries d’opium où l’on peut acheter l’oubli, d’horribles bouges où le souvenir des vieux péchés s’efface dans la frénésie de péchés nouveaux.

Bas dans le ciel, pareille à un crâne jauni, apparaissait la lune. De temps à autre, quelque gros nuage informe tendait vers elle un bras interminable et la masquait. Les becs de gaz se faisaient de plus en plus rares, les rues de plus en plus étroites et sombres. Le cocher se trompa de chemin et dut revenir un demi-mille en arrière. L’eau des flaques éclaboussait le cheval fumant. Les vitres latérales du cab étaient voilées d’une brume grisâtre.

« Guérir l’âme par les sens, guérir les sens par l’âme ! » Comme ces mots carillonnaient à son oreille ! Certes, son âme était malade à mourir. Les sens pouvaient-ils vraiment la guérir ? Le sang innocent avait été versé. Était-il rien qui put expier un tel crime ? Non ; la faute, cette fois, passait tout rachat. Mais à défaut de l’impossible pardon, il restait du moins l’oubli. Coûte que coûte il oublierait, il effacerait ce souvenir, il l’écraserait comme on écrase la vipère qui vient de mordre. Après tout, de quel droit Basil lui avait-il tenu pareil