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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/308

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les apostropha de l’embrasure d’une porte, et deux hommes coururent après le cab l’espace d’une centaine de yards. Le cocher les chassa à coups de fouet.

On dit que la passion fait tourner la pensée dans un cercle. Et de fait, ce fut un nombre incalculable de fois que Dorian Gray sassa et ressassa, sur ses lèvres nerveusement mordues, les mots subtils qui parlaient des sens et de l’âme, finissant par y trouver l’expression parfaite de son humeur, et justifiant, par l’assentiment de son esprit, des passions qu’un désaveu n’eût d’ailleurs pas empêchées de régner en maîtresses. De cellule en cellule l’idée fixe envahissait son cerveau ; et le désir farouche de vivre, le plus formidable des instincts de l’homme, existait, excitait jusqu’aux dernières fibres de ses nerfs frémissants. La laideur, qui jadis lui avait paru odieuse parce qu’elle accusait trop le réalisme des choses, lui devenait chère maintenant pour cette même raison. La laideur était la seule réalité. Les grossières querelles, les tavernes ignobles, la violence crue de la débauche, la bassesse même des voleurs et des parias étaient plus vivantes, plus riches d’émotions intenses et vraies que les charmantes figures de l’Art et les ombres rêveuses de la Poésie. C’était bien là ce qu’il lui fallait pour atteindre l’oubli. Dans trois jours, il serait délivré.

Soudain, d’une brusque secousse, l’homme arrêta son cheval au bout d’une ruelle sombre. Par-dessus les toits des maisons basses et l’enchevêtrement des cheminées, se dressaient de sombres mâts de navires. Des guirlandes de brume blanche pendaient aux vergues, telles des fantômes de voiles.