Aller au contenu

Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/332

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
312

plus à ses craintes passées qu’avec une pitié mêlée de dédain.

Après le petit déjeuner, il se promena une heure dans le jardin avec la duchesse, puis traversa le parc en voiture pour rejoindre la chasse. Un givre craquant, pareil à du sel, blanchissait le gazon. Le ciel semblait une coupe de métal bleu renversée. Une mince pellicule de glace bordait le lac uni où croissaient des roseaux. À l’angle du bois de pins il aperçut le frère de la duchesse, sir Geoffrey Clouston, qui retirait de son fusil deux cartouches brûlées. Il sauta de voiture, renvoya le groom avec l’attelage, et rejoignit son hôte à travers les fougères flétries et les rudes broussailles.

— Avez-vous fait bonne chasse, Geoffrey ? demanda-t-il.

— Pas fameuse, Dorian. Je crois que les oiseaux ont presque tous gagné les champs. Espérons qu’après déjeuner ça ira mieux en terrain neuf.

Dorian marchait lentement à côté du chasseur. L’air vif et embaumé, les teintes brunes et rouges dont s’éclairait le bois, les cris rauques que, de temps en temps, poussaient les rabatteurs, puis le bruit sec des coups de fusil, tout l’enchantait, le grisait d’une sensation de liberté délicieuse. Il était repris par l’entière insouciance du bonheur et la suprême indifférence de la joie.

Tout à coup, d’une touffe épaisse de vieux gazon, à quelque vingt mètres devant eux, dressant ses oreilles bordées de noir, bondissant sur ses longues pattes de derrière, un lièvre s’élança. Il piquait vers un taillis d’aunes. Sir Geoffrey mit en joue, mais il y avait une