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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/335

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tireur. Or, ce n’est pas le cas de Geoffrey, qui vise fort bien. Mais à quoi bon parler de cela ?

Dorian secoua la tête.

— C’est un mauvais présage, Harry. J’en ai le pressentiment, il va arriver quelque chose d’horrible à quelqu’un de nous. À moi peut-être ! acheva-t-il, se passant la main sur les yeux d’un geste de souffrance.

Son compagnon se mit à rire.

— Il n’est qu’une chose horrible en ce monde, Dorian, un seul péché irrémissible, l’ennui. Mais nous n’en risquons guère les atteintes, à moins que nos compagnons ne ressassent cette histoire pendant le dîner. Il faudra que je les prévienne que c’est un sujet interdit. Quant aux présages, est-ce que les présages existent ? Le Destin ne nous envoie pas ses hérauts. Il est trop sage ou trop cruel pour cela. D’ailleurs, que pourrait-il bien nous arriver, Dorian ? N’avez-vous pas tout ce qu’un homme peut désirer au monde ? Il n’est personne qui ne fût ravi d’échanger son sort contre le vôtre.

— Il n’est personne dont je n’échangerais le sort contre le mien, Harry. Ne riez pas ainsi. Je parle sérieusement. Ce pauvre paysan qui vient de mourir est plus heureux que moi. Je n’ai pas peur de la Mort. Ce qui me terrifie, c’est l’approche de la Mort. Il me semble que ses ailes monstrueuses battent autour de moi, dans l’air accablant. Ciel ! ne voyez-vous pas remuer un homme, là-bas, derrière ces arbres ? Il me guette, il m’attend au passage.

Lord Henry regarda dans la direction qu’indiquait, tremblante, la main gantée.