Aller au contenu

Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/339

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
319

— Une pareille science serait fatale. C’est l’incertitude qui nous charme. Tout devient merveilleux dans la brume.

— On peut y perdre son chemin.

— Tout chemin, ma chère Gladys, aboutit au même point.

— Et quel est-il ?

— La désillusion.

— Ç’a été mon début dans la vie, soupira-t-elle.

— Il vous est venu couronné.

— Je suis lasse des feuilles de fraisier.

— Elles vous vont à merveille.

— En public seulement.

— Vous les regretteriez, dit lord Henry.

— Pas un pétale ne me quittera.

— Monmouth a des oreilles.

— La vieillesse n’entend pas clair.

— N’a-t-il jamais été jaloux ?

— Plût au ciel qu’il l’eût été !

Lord Henry, comme en quête de quelque objet, promena par terre un lent regard.

— Que cherchez-vous ? demanda-t-elle.

— La mouche de votre fleuret, qui vient de tomber.

— Il me reste le masque, fit-elle, rieuse.

— Vos yeux n’en sont que plus jolis, répliqua-t-il.

Elle rit de nouveau. Ses dents brillèrent, comme de petites graines blanches dans un fruit écarlate.

Là-haut, cependant, étendu sur un sofa dans sa chambre, Dorian Gray sentait la terreur le glacer jusqu’en ses dernières fibres. La vie lui était soudain