Aller au contenu

Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/342

La bibliothèque libre.
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
322

dans leurs maisons. Un cadavre, on dit que ça porte malheur.

— À la ferme ! Retournez vite m’y attendre. Dites à un palefrenier de seller mon cheval. Non, laissez. J’irai le prendre à l’écurie. Ce sera du temps gagné.

Moins d’un quart d’heure après, Dorian galopait à toute vitesse sur la longue avenue. Les arbres semblaient défiler devant lui comme une procession de spectres, et d’étranges ombres s’étendre en travers de sa route. Devant un poteau blanc sa jument fit un écart et faillit le désarçonner. Il la cingla d’un coup de cravache en pleine encolure. Elle partit dans le noir comme une flèche. Les pierres volaient sous ses sabots.

Il atteignit enfin la ferme. Deux valets flânaient dans la cour. Il sauta de selle et jeta les rênes à l’un d’eux. De l’étable la plus éloignée s’échappait une faible lumière. Un mystérieux instinct l’avertit que là était le corps. Il s’élança vers la porte et mit la main sur le loquet.

Il hésita quelque peu, se sentant à deux doigts d’une découverte d’où dépendait le bonheur ou le malheur de sa vie. Puis il ouvrit brusquement et entra.

Dans un coin, tout au fond, sur un tas de sacs gisait le cadavre d’un homme vêtu d’une grosse chemise et d’un pantalon bleu. Un mouchoir maculé recouvrait le visage. À côté du mort, une chandelle baveuse brûlait dans un goulot de bouteille.

Dorian Gray frissonna. Il sentit qu’il ne pourrait jamais, de sa propre main, écarter le mouchoir. Il appela un des garçons de ferme, qui vint aussitôt.

— Enlevez ce linge qui cache la figure. Je veux la