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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/35

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les œuvres que j’ai faites sont belles ; oui, les plus belles de ma vie. Mais par une influence curieuse, — je me demande si vous me comprendrez ! — sa personnalité même m’a suggéré une manière d’art tout à fait imprévue, un style entièrement nouveau. Je n’ai plus ni la même vision, ni la même conception des choses. Il m’est loisible maintenant de recréer la vie, selon les rythmes qui naguère m’étaient insaisissables. De qui donc est cette parole : « Un rêve de beauté en des jours de pensée ? » Je ne sais plus. Mais voilà bien ce qu’a été pour moi Dorian Gray. La seule présence visible de cet adolescent — car, à mes yeux, il n’est guère qu’un adolescent, malgré ses vingt ans passés ! — Oui, sa seule présence visible… Mais j’ai bien peur que vous ne puissiez comprendre ce que tout cela signifie !… Inconsciemment, Dorian me fournit les traits d’une école nouvelle, d’une école où se retrouvera toute la flamme de l’inspiration romantique et toute la perfection de l’inspiration grecque. L’harmonie de l’âme et du corps, quelle merveille ! Dans notre folie, nous avons séparé ces deux composants, et nous avons inventé un réalisme qui est vulgaire, et un idéalisme qui est creux. Si vous saviez, Harry, ce qu’est pour moi Dorian Gray ! Vous rappelez-vous ce paysage qu’Agnew offrit de me payer si cher, mais dont je ne voulus pas me séparer ? C’est, de toutes mes œuvres, l’une des meilleures. Or, savez-vous pourquoi ? Parce que, tandis que je peignais cette toile, Dorian Gray était assis à mon côté. De lui à moi s’exerçait une influence subtile ; et, pour la première fois de ma vie, dans de simples frondaisons, me fut révélée