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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/350

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vide sans elle. La vie conjugale n’est, je le sais, qu’une habitude, une mauvaise habitude ! Mais voilà, on ne perd pas sans regret même ses pires habitudes. Qui sait ? Ce sont peut-être celles qu’on regrette le plus. Elles forment une part si essentielle de notre personnalité !

Dorian, sans rien dire, se leva de table, passa dans le salon voisin, se mit au piano, et laissa courir ses doigts sur l’ivoire blanc et noir des touches. Quand le café fut servi, il s’arrêta et, se tournant vers lord Henry :

— Ne vous est-il jamais venu à l’idée, demanda-t-il, que Basil avait pu être assassiné ?

Lord Henry étouffa un bâillement.

— Basil était très populaire et ne portait jamais qu’une montre Waterbury. Pourquoi l’aurait-on assassiné ? Il n’était pas assez intelligent pour avoir des ennemis. Il avait, c’est entendu, un merveilleux talent de peintre. Mais on peut peindre comme Velasquez et n’en être pas moins le plus terne des hommes. Basil était vraiment un peu terne. Il ne m’a intéressé qu’une fois dans sa vie, lorsqu’il me confia, voilà bien des années, qu’il avait pour vous une adoration folle et que vous étiez le motif dominant de son art.

— J’avais la plus grande affection pour Basil, fit Dorian, avec un accent de tristesse. Mais ne dit-on pas qu’il a été tué ?

— Oh ! quelques journaux le prétendent. Mais le fait me paraît bien improbable. Je sais qu’il y a d’horribles coupe-gorge à Paris, mais Basil n’était pas homme à s’y aventurer. Il n’avait aucune curiosité. C’était son grand défaut.