— Mon cher ami, dit lord Henry, levant les sourcils de surprise, je vous le demande, parce que j’ai pensé que vous pourriez peut-être me fournir une réponse. Voilà tout. Dimanche dernier, je traversais le Parc. Près de Marble Arch un petit cercle de gens assez râpés écoutaient, debout, quelque vulgaire prêcheur en plein air. Je l’entendis, comme je passais, qui hurlait cette question à son auditoire. Elle me frappa comme assez dramatique. Londres fourmille ainsi de scènes pittoresques. Un dimanche pluvieux, un bizarre chrétien en mackintosh, un groupe de visages étiolés et blafards sous un toit disjoint de parapluies ruisselants, une merveilleuse phrase lancée, stridente, jusqu’au ciel, par des lèvres hystériques : en vérité, c’était parfait dans son genre, tout à fait suggestif. J’ai failli dire au prophète que l’art a une âme, mais que l’homme n’en a point. Il ne m’aurait pas compris, j’en ai peur.
— Ne vous moquez pas, Harry. L’âme est une terrible réalité. On peut l’acheter, la vendre, l’échanger. On peut l’empoisonner ou la rendre parfaite. Il y a une âme en chacun de nous. Je le sais.
— En êtes-vous tout à fait sûr, Dorian ?
— Oui, tout à fait.
— Oh ! alors, ce doit être une illusion. Les choses dont on se croit tout à fait sûr, ne sont jamais vraies. Telle est la fatalité de la foi et la leçon de la poésie. Mais que vous voilà donc sérieux ! Non, laissez là cette gravité ! Que nous importent, à vous et à moi, les superstitions de notre époque ? N’avons-nous pas cessé de croire à l’âme ? Jouez-moi un Nocturne, Dorian, et,