tout en jouant, contez-moi tout bas comment vous avez su garder votre jeunesse. Vous devez avoir un secret. Je n’ai que dix ans de plus que vous, et je suis ridé, ravagé, jauni. Vraiment, Dorian, vous êtes étonnant. Jamais votre mine ne fut plus charmante que ce soir. Vous me rappelez le premier jour où je vous vis. Vous étiez un peu impudent, très timide, absolument extraordinaire. Vous avez changé naturellement, mais pas d’apparence. Vous devriez bien me dire votre secret. Pour retrouver la jeunesse, je ferais tout au monde, hormis prendre de l’exercice, me lever de bonne heure et devenir respectable. La jeunesse ! Il n’est rien de tel. On la dit ignorante. Quelle absurdité ! Les gens beaucoup plus jeunes que moi sont les seuls dont j’écoute les opinions avec quelque respect. Il me semble qu’ils m’ont dépassé. La vie leur a révélé ses plus récentes merveilles. Quant aux vieillards, je les contredis toujours. C’est chez moi un principe. Si vous leur demandez ce qu’ils pensent d’un événement arrivé la veille, ils vous exhibent solennellement des opinions qui avaient cours en 1820, du temps que les hommes portaient des bas, croyaient à tout et ne savaient rien… Quel admirable morceau vous jouez là ! Je me demande si Chopin ne l’aurait pas écrit à Majorque, tandis que la mer enveloppait la villa de ses gémissements et que l’écume salée venait se briser contre les vitres. C’est d’un romantisme merveilleux. Quelle bénédiction qu’il nous reste un art qui ne soit pas d’imitation ! Ne vous arrêtez pas. J’ai besoin de musique, ce soir. Je me figure que vous êtes le jeune Apollon, et moi Marsyas
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