qui écoute. Moi aussi, Dorian, j’ai mes chagrins secrets, insoupçonnés même de vous. Le dramatique de la vieillesse, ce n’est pas qu’on se fait vieux, c’est qu’on reste jeune. Mon ingénuité me confond parfois. Ah ! Dorian, que vous êtes heureux ! Quel enchantement a été votre vie ! Vous avez, à longs traits, vidé toutes les coupes. Vous avez écrasé contre votre palais les raisins de la vigne. Rien ne vous est demeuré caché ! Et tout a glissé sur vous comme les sons d’une musique. Vous n’avez pas la moindre flétrissure. Vous êtes le même, toujours.
— Je ne suis pas le même, Harry.
— Si, vous êtes le même. Je ne sais ce que sera le reste de votre vie. Gardez-vous de la gâter par de vains renoncements. Vous êtes, à l’heure actuelle, un être parfait. N’allez pas vous mutiler ! Jusqu’ici vous n’avez pas une faille. Pourquoi branler la tête ? Vous savez bien que vous êtes tel que je dis. Et pourtant, Dorian, ne vous y trompez pas. Ce n’est ni la volonté, ni le désir, qui gouverne notre vie. La vie est une question de nerfs, de fibres, de cellules lentement formées où la pensée se cache, où la passion blottit ses rêves. En vain pensez-vous les braver et vous croyez-vous fort. Telle tonalité dans une chambre ou dans un ciel matinal, tel parfum autrefois bien cher et qui nous rapporte de subtils souvenirs, tel vers d’un poème oublié qu’on vient à relire, telle phrase d’un morceau de musique qu’on ne jouait plus depuis longtemps : sachez-le bien, Dorian, ce sont des impressions de ce genre qui décident de notre vie. Browning a écrit là-dessus quelque part. Mais