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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/36

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cette magie que j’appelais sans cesse et qui se dérobait toujours.

— Basil, voilà qui est extraordinaire ! Il faut que je voie ce Dorian Gray.

Hallward se leva de son siège et se mit à arpenter le jardin. Il ne tarda guère à revenir.

— Harry, dit-il, Dorian m’est simplement un motif artistique. Il se peut que rien ne vous frappe en lui. Moi, j’y découvre un monde. Jamais il n’est plus présent dans mon œuvre que lorsque son image même n’y figure point. Comme je vous l’ai dit, il me suggère une manière nouvelle. Je le retrouve dans la courbe de certaines lignes, dans la grâce et la subtilité de certaines couleurs. Et c’est tout.

— Alors, demanda lord Henry, pourquoi ne pas exposer son portrait ?

— Parce que, sans le vouloir, j’y ai mis l’expression de mon étrange idolâtrie d’artiste. Certes, je me suis toujours gardé de la trahir devant Dorian. Il l’ignore absolument. Il l’ignorera toujours. Mais le monde pourrait la deviner. Or, je n’entends pas mettre mon âme à nu sous les yeux d’un public inquisiteur et vil. Jamais mon cœur ne battra sous son microscope. Il y a là trop de moi-même, Harry, beaucoup trop de moi-même.

— Les poètes, mon cher, n’ont pas tant de scrupules. Ils savent combien l’intimité aide au succès et que, de nos jours, un cœur brisé se tire à maintes éditions.

— C’est en quoi je les déteste, s’écria Hallward. Un artiste doit créer de belles choses, mais sans y rien