curiosité, il avait fait l’essai du renoncement. Voilà qu’il s’en rendait compte.
Mais est-ce que ce meurtre allait le poursuivre toute la vie ? Est-ce que le passé allait l’accabler pour toujours ? Allait-il être obligé d’avouer ? Cela, jamais. Il ne restait plus contre lui qu’un élément de preuve. Oui, le portrait constituait une sorte de preuve. Il le détruirait donc. Pourquoi même l’avait-il gardé si longtemps ? Il avait pris plaisir autrefois à en observer les changements, à le regarder vieillir. Mais, depuis peu, c’en était bien fini de cette délectation. En revanche, ses nuits avaient été sans sommeil. Et ses villégiatures s’étaient passées dans l’épouvante, à trembler qu’un autre œil que le sien ne vît l’affreux prodige. Ce portrait avait jeté sur ses passions un voile de mélancolie et assombri, de son seul fantôme, bien des moments de joie. Il avait été pour lui comme une conscience. Oui, une vraie conscience. Sa destruction s’imposait.
Regardant autour de lui, Dorian vit le couteau dont il avait frappé Basil Hallward. Il l’avait nettoyé maintes fois, jusqu’à ce que la moindre tache en eut disparu. L’arme luisait, nette, étincelante. Elle avait tué le peintre, elle tuerait de même l’œuvre de son pinceau et tout ce qu’elle enfermait de mystère. Elle tuerait le passé et, quand le passé serait mort, Dorian serait délivré. Elle tuerait cette toile monstrueuse où vivait une âme, et les hideux avertissements cesseraient : il pourrait vivre en paix.
Il saisit la lame et transperça le portrait.
Un cri se fit entendre, puis un craquement. Telle fut