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Page:Wilde - Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux), 1928.djvu/48

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le devoir primordial, le devoir qui oblige chacun envers soi-même. Certes les gens sont charitables. Ils nourrissent les affamés, vêtent les gueux. Mais cependant leur âme est famélique et nue. Le courage a déserté notre race, si tant est que nous ayons jamais été courageux. La crainte de la société, qui est le fondement de la morale, la crainte de Dieu, qui est le secret de la religion : voilà les deux principes qui nous gouvernent. Et pourtant…

— Tournez la tête un peu plus à droite, Dorian, comme un enfant bien sage, demanda le peintre, tout à son travail, entièrement captivé par une expression qu’il observait, pour la première fois, sur le visage de l’adolescent.

— Et pourtant, continua lord Henry, de sa voix grave et harmonieuse, en dessinant de la main ce geste onduleux qui n’était qu’à lui et qu’il avait eu dès le collège d’Eton, et pourtant, je crois que si un seul homme osait vivre sa vie pleine et entière, s’il osait manifester tous ses sentiments, exprimer toutes ses pensées, réaliser tous ses rêves, le monde en recevrait un tel renouveau de joie, que nous oublierions toutes les insanités du moyen âge, pour revenir à l’idéal hellène — peut-être même à je ne sais quoi de plus beau et de plus complet que l’idéal hellène. Mais, le plus brave de nous a peur de son moi. La coutume sauvage de la mutilation a son prolongement tragique dans ce renoncement personnel qui désenchante notre vie. Nous portons la peine de nos résistances. Tout désir que nous cherchons à étouffer, couve en notre esprit et nous empoisonne.